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 Filière des boissons gazeuses en Algérie : La fraude coule à flots

13/10/2008


Filière des boissons gazeuses en Algérie : La fraude coule à flots


Utilisation de compresseurs de vulcanisation, de tubes galvanisés, d’édulcorants cancérigènes prohibés sur le marché national et international, non-respect des normes d’hygiène, absence de traitement des eaux utilisées et de la pasteurisation du sucre sont entre autres les conditions dans lesquelles sont fabriquées les boissons gazeuses et les eaux fruitées mises sur le marché national. L’enjeu et la portée de tels agissements sont de taille quand on sait que ce marché est presque exclusivement approvisionné par la production locale, avec un taux de couverture frôlant les 100%. Les importations sont marginales (moins de 1%) et concernent les jus et les boissons énergétiques.

En effet, selon des professionnels du secteur limonadier, dans le processus de fabrication des boissons gazeuses, le remplissage s’effectue à partir d’une soutireuse isobarométrique (compresseur alimentaire) où une contre-pression est de rigueur. Celle-ci doit s’effectuer avec du CO2 ou de l’air stérilisé, explique Hmaïda Loucif, gérant de la Sarl Banbino, limonaderie/cidrerie implantée à Sidi Kaci dans la wilaya d’El Tarf. Or, la majorité des limonadiers utilisent des compresseurs de vulcanisation. Ce qui est en totale inadéquation avec le process de fabrication de produits destinés à la consommation humaine. Sur ce plan, le manque de formation spécifique en la matière ne permet pas aux agents de contrôle et de la répression des fraudes de relever ce type d’infractions. Dans la tuyauterie composant les installations, on nous fera savoir que pour éviter le coût élevé des installations en inox, la majorité des limonadiers utilisent des tubes galvanisés dont la toxicité est très élevée. C’est ce que nous avons pu constater au niveau de certaines unités de production de la wilaya de Annaba qui en compte une dizaine. Pour ce qui est des intrants utilisés, la situation est plus grave et les risques pour les consommateurs sont certains. Certains fabricants peu scrupuleux trichent sur l’ajout de sucre qu’ils compensent par des édulcorants dont le pouvoir sucrant est souvent 1000 fois plus élevé que le saccharose, une matière noble issue du sucre.

Parmi ces édulcorants, l’aspartame et l’acésulfame. Le premier, soit l’aspartame, est un édulcorant de synthèse avec un pouvoir sucrant d’à peu près 200 fois celui du saccharose. Quant à l’acésulfame, comme la saccharine, il est caractérisé par un arrière-goût de légère amertume, spécialement à haute concentration. Il est souvent mélangé avec de l’aspartame ou d’autres édulcorants. Ces mélanges sont connus pour donner un goût proche du sucre, où chaque édulcorant masque l’arrière-goût de l’autre et, par effet de synergie, le mélange est plus doux que la somme de ses composants. L’acésulfame K est stable à la chaleur en milieu acide ou basique modéré et se conserve bien. Il est également utilisé dans les dentifrices et les produits pharmaceutiques. A ce propos, le gérant de la Sarl Banbino précisera : « L’acésulfame K est généralement utilisé dans le Coca-Cola light ou zéro. Toutefois, un rapport anglais de mars 2005 établit que l’acésulfame serait cancérigène (cause de tumeurs aux poumons ou de leucémie) et lié à l’hypoglycémie et aux hausses de cholestérol. L’utilisation de ces deux édulcorants est certes tolérée par la réglementation dans notre pays ou ailleurs, mais à des proportions bien définies. » Au lieu des 120 g de sucre que nécessite le litre de boissons gazeuses, la quasi-totalité des limonadiers compensent par ces deux édulcorants en raison de leur pouvoir sucrant largement plus élevé que le sucre.

L’appât du gain au mépris de la santé des citoyens

Combien sont-ils ceux qui le mentionnent sur l’étiquetage ? le responsable du contrôle de la qualité des boissons non alcoolisées de la direction régionale du commerce (DRC) de Annaba fera savoir en ce sens : « L’utilisation de ces deux édulcorants doit être mentionnée sur l’étiquetage, car ceux-ci sont déconseillés, voire interdits aux femmes enceintes et aux enfants en bas âge. Le contrôle en la matière est régulier. Nos agents sont à pied d’œuvre et ils prélèvent des échantillons des produits à chaque opération de contrôle. Nous sommes conscients des risques que génère l’abus d’utilisation d’édulcorants sur le consommateur. » Autre fait plus grave que nous avons pu relever lors de notre enquête, c’est l’utilisation du cyclamate, un autre édulcorant pourtant strictement interdit à la consommation humaine. En effet, diverses études ont prouvé qu’il peut provoquer le cancer.

Ce qui n’empêchera pas d’indélicats producteurs de boissons gazeuses de l’utiliser pour contourner la hausse des prix du sucre sur le marché. Cette substance, qui sert de succédané de sucre, est prohibée par la réglementation en vigueur du fait de sa nocivité. Le cyclamate est 30 à 50 fois plus sucrant que le sucre, selon sa concentration, et c’est le moins sucrant de tous les édulcorants artificiels. Il est moins cher que la plupart des édulcorants, y compris le saccharose, et stable à la chaleur. « Les limonadiers l’utilisent pour son pouvoir sucrant, mais aussi pour sa résistance à la chaleur. Il est très utilisé en période de grandes chaleurs pour permettre la conservation du produit stocké dans les usines chez les grossistes ou exposé sur les étalages des commerces de détail », précise R. R., propriétaire d’une usine de fabrication d’eaux fruitées. Les infractions à la réglementation sont, par ailleurs, présentes concernant les colorants alimentaires, d’autres intrants également usités dans le process de fabrication des boissons gazeuses. Le doute sur la qualité de ces substances est permis si l’on compare les prix appliqués sur le marché national à ceux du marché extérieur.

Que ce soit en France, en Italie ou en Allemagne, le kilogramme est cédé à 20 euros, au moment où les limonadiers nationaux l’achètent à 400 DA/kg sur le marché local. Les colorants utilisés proviennent, pour leur majorité, essentiellement des marchés chinois et indiens et sont introduits sous le label européen. « En ce qui me concerne, j’importe une moyenne de 3 t/an entre édulcorants, colorants et aromes alimentaires, les Européens étant les leaders en la matière ; les prix oscillent entre 13 à 20 euros le kilo ; je suis très conscient des dangers que représentent ces produits pour le consommateur, le spectre du cancer est très présent surtout dans le cyclamate et certains arômes », souligne H. Loucif, pour qui, de nos jours, les matières premières aromatiques jouent un rôle essentiel et déterminant dans les produits alimentaires. Le succès d’un produit de consommation dépend donc non seulement de son concept, mais aussi de son aromatisant. Les termes arôme et édulcorant sont souvent associés par le consommateur à « artificiel », synonyme de danger. Or, du fait d’une réglementation très stricte, le consommateur peut être informé sur ce qu’il mange ou boit, grâce notamment à un étiquetage détaillé sur l’emballage. Ce qui n’est malheureusement pas le cas dans les produits fabriqués localement ou importés mais d’origine souvent plus que douteuse. « C’est pourquoi, ajoute notre interlocuteur, je tiens à importer mes arômes et mes édulcorants d’Europe. La législation en la matière est régie dans la CEE par la réglementation européenne. Cette dernière est représentée par le Conseil de l’UE qui dresse des listes de substances naturelles de matières premières aromatisantes pouvant être utilisées dans les denrées alimentaires. On distingue ainsi les substances aromatisantes naturelles, identiques aux naturelles et artificielles. ».

Et de préciser encore : « Les laboratoires d’analyses nationaux ne sont malheureusement pas assez dotés en moyens et équipements pointilleux et modernes. » En matière de douane, plusieurs problèmes sont relevés. Il s’agit, entre autres, du cumul d’impôts rendant la fiscalité très contraignante, de la difficulté des relations avec la douane, de la complexité des opérations de commerce extérieur et du non-contrôle des importations sur le plan qualité, en ce sens que beaucoup de produits interdits dans de nombreux pays sont écoulés en Algérie. Contactés à ce propos, les services des douanes sont pour leur part formels : « Tout produit prohibé ne peut être introduit sur le territoire national, les importateurs d’intrants ou d’autres matières premières nécessaires à leurs activités sont traités comme leurs pairs des autres secteurs ou importateurs de produits finis. »

Le directeur régional de cette administration, Zahir Haderbache, ajoutera à ce sujet : « En ce qui concerne les produits alimentaires ou les intrants et matières premières utilisés dans les denrées alimentaires, ceux-ci sont soumis à un contrôle rigoureux. Dans ce contexte, nous travaillons en étroite collaboration avec les services de la santé et la direction du commerce. Ces produits importés sont soumis à trois circuits : orange, rouge et vert. Le circuit rouge est un système qui régit les risques. Là, toutes les marchandises doivent faire l’objet de contrôle, documents et visite de la marchandise. Le circuit orange, c’est le contrôle des documents seulement. Pour le circuit vert, la marchandise ne fait l’objet ni de contrôle de documents ni de visite physique. Concernant le cyclamate, qui peut être utilisé dans d’autres produits mais interdit dans les denrées alimentaires, nous ne pouvons le refuser aux frontières. »

Le contrôle, le contrôle et encore le contrôle

Cependant, tout au long de notre enquête, le manque de formation relative à ce type de produits d’agents de contrôle relevant du ministère du commerce est à chaque fois évoqué pour justifier l’anarchie caractérisée sévissant sur le marché des boissons sans alcool en Algérie, particulièrement la filière des boissons gazeuses. Celle-ci est aujourd’hui, estiment nos différents interlocuteurs, caractérisée par une structure oligopolistique. La concurrence y devient de plus en plus dure, l’une des plus rudes en Algérie, donc tous les moyens sont permis pour tenter de se faire une place de choix sur ce marché dont l’enjeu financier n’est pas des moindres. Pour cause, seulement à l’Est du pays, le chiffre d’affaires réalisé par les fabricants est estimé à plus de 3 milliards de dinars, soit une moyenne de 100 MDA (millions) pour une dizaine de fabricants. Un marché appelé à se développer en termes de demande, quand on sait que la consommation est en nette évolution.

Selon une récente étude, indique H. Loucif, en 2005, la consommation nationale moyenne en boissons rafraîchissantes sans alcool était de 35 l/habitant/an. En 2007, elle est passée à 49 l, avec une progression pour les jus de fruits et boissons plates par rapport aux boissons gazeuses. Interrogé sur ce qui s’apparente à un laisser-aller total dans cette filière, le chargé du secteur à la DRC Annaba argumentera : « Le contrôle de la filière des boissons gazeuses est régulier surtout en période estivale où la consommation est plus élevée. Nos opérations de contrôle se font inopinément. Nous procédons à des prélèvements d’échantillons des eaux utilisées et des produits finis que nous analysons au niveau de nos laboratoires.

Les investigations que nous menons sont orientées vers la recherche des édulcorants. Généralement, nous accentuons le contrôle sur la présence du cyclamate, interdit par la réglementation en vigueur dans notre pays. Notre support juridique en la matière est l’arrêté interministériel du 15 décembre 1999 relatif aux conditions d’utilisation des édulcorants dans les denrées alimentaires. Aussi, s’agissant des édulcorants et des arômes alimentaires, nous nous référons souvent au codex alimentarius pour nous rapprocher des normes internationales. » En effet, dans son article 5, cet arrêté stipule que seuls sont autorisés dans la fabrication des denrées alimentaires les polyols (sorbitol, mannitol, isomalt, maltitol, lactitol, xilitol), acésulfame de potassium, aspartame, saccharine et sels de sodium, de potassium et de calcium. Cependant, ajoute le responsable, la présence de ces édulcorants doit être mentionnée sur l’étiquetage. Pour ce qui est du dosage toléré, la réglementation prévoit une limite de 350 mg/l pour l’acésulfame et 600 mg/l pour l’aspartame. Or, faisant fi des retombées, à moyen et long termes, des risques sur la santé du consommateur que génèrent les abus d’utilisation de ces édulcorants au pouvoir sucrant très élevé, la majorité des limonadiers nationaux trichent sur le dosage pour contourner le recours au sucre à cause de la hausse des prix sur le marché.

Dans la région est, le secteur industriel limonadier est animé par 33 fabricants, dont une vingtaine activent dans les seules wilayas d’El Tarf et Annaba. Au niveau national, les services des registres du commerce de Annaba ont, de leur côté, indiqué que sur les 1465 entreprises enregistrées dans l’activité boissons au CNRC, seules 400 à 450 activent réellement. Environ 400 entreprises produisent des boissons plates et des boissons gazeuses et 33 entreprises des eaux embouteillées. Le secteur vient justement de faire l’objet d’une vaste opération de contrôle ordonnée par le ministère du Commerce. Celle-ci a touché 18 unités de production de la région au terme de laquelle les résultats des analyses des échantillons prélevés ont fait ressortir la présence de cyclamate dans le produit de plusieurs fabricants.

Bien que l’autocontrôle reste de mise dans les différentes unités de production, les 52 laboratoires implantés au niveau des 15 wilayas de l’est et agréés par le ministère du Commerce sont souvent sollicités pour procéder à ce type d’analyses très pointilleuses. Pour ce qui est des laboratoires étatiques, celui de Sétif est spécialisé dans les analyses des édulcorants et des arômes alimentaires. Au total, le nombre de laboratoires d’analyses intervenant dans la filière et relevant du ministère du Commerce est de 32 à l’échelle nationale, dont 13 en projet. Dans ce cadre, il est souligné l’initiative du ministère du Commerce ayant trait à la réalisation du laboratoire national d’essais (LNE) pour assurer les tests et essais concernant les produits industriels non couverts jusque-là. Dans ce même contexte, il est, par ailleurs, question du renforcement du potentiel des laboratoires du Centre algérien du contrôle de la qualité et de l’emballage pour couvrir l’ensemble du territoire national et sa dotation en ressources humaines qualifiées et en équipements techniques adéquats, pour améliorer les conditions de prise en charge du contrôle de conformité des produits mis sur le marché et de la production de la santé des consommateurs. En outre, le représentant de la DRC de Annaba souligne : « La mise en oeuvre effective des différentes actions retenues au niveau du secteur commercial devrait aboutir à terme à une meilleure confrontation de l’offre et de la demande sur le marché des boissons sans alcool, la mise sur le marché de produits sains, de marchands loyaux, faisant référence au dispositif de protection de la santé et de la sécurité des consommateurs. »

Pour la majorité des fabricants contactés, le secteur demeure dominé par des intervenants majeurs qui accaparent l’essentiel des parts de marché. Mais, ayant été jusque-là totalement ouverte sans aucun contrôle, cette filière commence à se redresser. Ils ont, en effet, fait savoir la mise en place d’un nouveau cadre réglementaire régissant les eaux embouteillées, le lancement de certains programmes de mise à niveau des entreprises et l’accroissement, même non conséquent, des contrôles de la part des services compétents. « Ce phénomène est classique dans les modèles de consommation dans le monde, en ce sens que le consommateur cherche des produits plus sains, moins calorifiques et aux bienfaits additionnels », note encore H. Loucif. Sur le plan réglementaire, les inspecteurs du contrôle de la qualité et de la répression des fraudes soulignent, quant à eux, une faible, voire une absence (pour certains segments d’activité) de réglementation des typologies de produits et des conditions et normes d’hygiène dans le processus de fabrication et de conservation. Outre le non-respect par un grand nombre d’entreprises de la filière des normes alimentaires, d’hygiène et de sécurité alimentaire, il y a lieu de relever l’insuffisance de normes nationales et de références professionnelles pour les producteurs couvrant la fabrication des boissons, particulièrement les boissons aux fruits, celles plates et gazeuses et les eaux fruitées. La filière des boissons est, par ailleurs, confrontée au problème du marché informel et de la concurrence déloyale, ce qui est considéré comme le principal frein à son développement, considèrent certains limonadiers.

A ce propos, Rédha R., un des limonadiers contactés par nos soins dira avec regret : « Le marché a vu la naissance de la contrefaçon à travers l’utilisation de bouteilles de marques connues et de breuvages douteux. Il est également signalé des pratiques déloyales de vente à des prix trop bas (dumping), des pratiques d’importation en sous-facturation, des ventes locales sans facture et des importations en contrebande. Ce qui risque de nous mener à la ruine si l’Etat n’arrive pas à exercer son pouvoir de régulation dans toute sa rigueur. »


Par N. Benouaret

source: http://www.elwatan.com

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