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 Situation de la cancérologie en Algérie

20/10/2008




En tant que professionnel de la santé et expert en matière de cancer, je souhaiterais réagir à ce que la presse algérienne a publié il y a deux semaines sur la situation du cancer en Algérie, notamment après des déclarations de professionnels de la santé en Algérie reprises par l’APS.

Cette fièvre de communications à coups d’interviews, déclarations, synthèses, forums vient après la publication d’une grande étude publiée dans l’un des plus grands journaux dans le domaine du cancer. La revue en question est le célèbre journal The Lancet Oncology publiée le jeudi 17 juillet 2008. Et le titre de l’article de l’étude en question est : « Cancer survival in five continents , a worldwide population-based study (CONCORD) ». Son auteur est le professeur Michel P. Coleman. Cette enquête conduite par Michel P. Coleman du London School of Hygiene and Tropical Medicine a porté sur 1,9 million de personnes de 31 pays : plus d’une vingtaine de pays d’Europe, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, le Japon, le Brésil, Cuba et un seul pays africain : l’Algérie. Cette étude dénommée « Concorde », a démarré en 1990 et s’est terminée en 1999.

Les chiffres rapportés par cet article ont fait l’objet d’émissions de télévision en Occident et d’articles sur différents journaux aussi bien étrangers que nationaux. Tous ces médias ont rapporté que les taux de survie à 5 ans les plus bas sont retrouvés en Algérie (entre 11,4% de survie à 5 ans pour le cancer du côlon et 38,8% pour le cancer du sein). Quelques questions s’imposent : Pourquoi le chercheur s’est-il adressé et a obtenu des chiffres à Sétif mais pas ailleurs ? Dans un forum sur internet, le professeur Labri Abid, répondait : « En Afrique, l’Algérie est l’un des rares pays disposant de registres du cancer (plus d’une dizaine), dont 3 sont validés par l’Union Internationale des Registres du Cancer. Les deux premiers registres du cancer (ceux d’Alger et de Sétif) ont même reçu la visite, en 1989, du Dr Michel P. Coleman, auteur de cet article.

Par ailleurs, parmi les registres du cancer des pays en voie de développement, le registre du cancer de Sétif est l’un des rares à avoir donné (pendant une période) les résultats du traitement, c’est-à-dire une estimation du taux de survie à 5 ans par localisation néoplasique(épidémiologie interventionnelle). Le registre du cancer de Sétif a été fondé en janvier 1989 en collaboration avec le Centre international de recherche sur le cancer. Le registre est rattaché à l’unité Information sanitaire et biostatistique du service d’épidémiologie et de médecine préventive, à l’hôpital Mère-Enfant du C.H.U. de Sétif. Les informations sont stockées dans un disque de l’ordinateur avec une sauvegarde hebdomadaire des données sur disquettes. Le registre de Sétif utilise la nouvelle version de CANREG, élaborée par l’unité d’épidémiologie descriptive du centre international de recherche sur le cancer de Lyon. » Dans un forum sur internet, à la question, pourquoi des taux de survie aussi bas pour l’Algérie ?

Le professeur Labri Abid répondait : « D’une manière générale, les taux de survie reflètent les différences dans l’accès au diagnostic et au traitement, ainsi que les investissements dans le domaine de la santé d’un pays à l’autre. L’Algérie, avec un taux de dépenses de santé (DS) avoisinant les 100 dollars/habitant/an, ne peut avoir le niveau de santé des Etats-Unis qui ont un taux de DS supérieur à 5000 dollars/habitant/an ou des pays d’Europe occidentale dont le taux de DS est aux alentours de 3000 dollars/habitant/an. Cela n’est malheureusement pas toujours le cas et nos quotidiens se font régulièrement l’écho de rupture de stocks de médicaments d’une manière générale et, plus particulièrement, de médicaments dédiés à l’oncologie. De même, les centres de radiothérapie sont, jusqu’à ce jour, au nombre de 5 à travers le pays ne pouvant prendre en charge l’ensemble des malades nécessitant une radiothérapie.

Avec un traitement incomplet ou non réalisé à temps, on ne peut évidemment pas espérer avoir les taux de survie retrouvés dans les pays où les différentes phases du traitement sont respectées. » Ces déclarations sont confirmées, depuis des années, par les cancéreux algériens qui lancent un véritable cri de détresse. Manque de structures sanitaires, coût exorbitant de certains médicaments, rupture de stocks et pénurie d’autres produits anticancer, conditions sociales précaires sont autant de problèmes face auxquels sont confrontés au quotidien les malades atteints de cancer dans notre pays. A ce sujet, Mme Rabhi, présidente de l’association El Fedjr d’aide aux personnes cancéreuses, dresse un tableau très sombre de la situation des cancéreux en Algérie, qui relève un manque criant en matière de prise en charge.

S’exprimant sur les conditions de l’accompagnement médical des cancéreux en Algérie, elle déclare : « Nous sommes submergés par les cris de détresse des malades. » Par ailleurs, face à la situation dramatique des cancéreux en Algérie, Mme Rabhi met en exergue « le manque de moyens matériels et de ressources humaines au niveau des petites structures existantes dans les quelques régions à l’intérieur du pays qui ne peuvent, souligne-t-elle, aucunement répondre à la demande des malades vu le manque de moyens et l’absence surtout de service de radiothérapie. Pour remédier à cette situation, les médecins spécialistes et les militants associatifs engagés dans la lutte contre le cancer appellent en urgence à l’ouverture de grands centres sanitaires anticancer dans les grandes wilayas, et ce, afin d’épargner au malade le pénible et coûteux trajet, ainsi que la prise en charge sociale du malade au niveau de l’hôpital.

Mais en attendant un sursaut de la part de l’Etat, les cancéreux algériens demeurent, face à leur mal-être, livrés à eux-mêmes… » Après ce survol des circonstances de mon intervention, je commenterais tout juste les déclarations faites par le Pr K. Bouzid, dans une interview, à la question : Une étude britannique rendue publique a expliqué que le taux de survie des cancéreux en Algérie est faible, comparativement aux Etats-Unis, le Canada, le Japon et d’autres pays européens. Etes-vous de cet avis ? Sa réponse fut : « Je suis au courant de cette information… Il n’y a également pas eu d’enquête sur la mortalité par cancer ni à Alger, ni à Oran, ni à Constantine. Par exemple, la survie à 5 ans pour le cancer du côlon dans mon service, tous stades confondus, est de 50%. Pour le cancer du sein chez la femme algérienne, la survie est de 70% à 5 ans et de 60% à 10 ans. »

A la question : Quel est le taux de survie des cancers en Algérie ? Sa réponse fut : « Il n’y a pas de chiffres fiables pour le moment. Cela est dû au manque d’études et d’enquêtes. » Réponse plus raisonnable contrastant avec la réponse à la première question : « On avancera les chiffres que le professeur avance lorsqu’on aura un vrai dossier médical, un bon suivi, une base de données reprenant tous les détails et il n’y a qu’une façon pour être fiable, une étude basée sur les données du dossier médical individuel du patient. » A la question : Existe-t-il des chances de guérison totale pour certains cas ? Sa réponse fut : « Bien évidemment. On guérit certains cancers. J’affirme que les cancers les plus fréquents en Algérie sont guérissables à 100%. » Peut-on vraiment affirmer cela pour le cancer du sein, du col de l’utérus, du cavum, du côlon, de la prostate parmi les plus fréquents cancers en Algérie ? « Une survie de 100% n’existe pas pour n’importe quelle localisation, même au stade précoce, ce n’est juste pas possible.

Aucun auteur n’a jamais publié ces chiffres. A une seule exception, ne jamais avoir le cancer. » A la question : Pourriez-vous nous avancer quelques nouveaux chiffres concernant le cancer en Algérie ? Sa réponse fut : « En nous référant aux derniers recensements 2008, on enregistre 35 000 nouveaux cas par an. Ces chiffres représentent les nouveaux cas recrutés par les centres de cancer, ce qui est complètement différent de ce qui ressortira d’un vrai registre recensant l’incidence annuelle (nombre de nouveaux cas) dans une population donnée. » A la question : Pourquoi ressent-on une certaine cancérophobie chez l’Algérien ? Sa réponse fut : « L’Algérien est peu et très mal informé sur le cancer. Il y a, d’abord, l’absence d’un plan national de lutte contre le cancer. Cela, malgré les demandes des soignants et de la population.

S’ils étaient suffisamment informés, les Algériens auraient moins de phobie. Cette phobie ne devrait pas avoir lieu. La maladie est traitable et curable. Le cancer n’est plus cette maladie qu’on a connue il y a trente ans. A mon sens, la phobie s’explique par le fait que l’Algérien sait que s’il a le cancer, il ne trouvera ni les structures ni l’équipe soignante qui va l’écouter, le rassurer, le soigner et l’accompagner. » A la question : Les patients dénoncent la mauvaise prise en charge due au manque d’infrastructures, de spécialistes et autres. Etes-vous de cet avis ? Sa réponse fut : « Oui. Les centres de traitement sont largement insuffisants… Il ne suffit pas de construire des bâtisses qui ne fonctionneront pas. Certes, nous formons, mes collègues et moi, des radiothérapeutes. On forme les chirurgiens.

Mais, nous avons un manque dans le paramédical. Comment peut-on alors prétendre qu’en Algérie, on a les mêmes chances de guérison que dans d’autres pays, comme la France, les États-Unis… ? Sachant qu’en France et en Europe, il faut 5 machines de radiothérapie (accélérateur linéaire) pour 1 million de population, il en faut 200 en Algérie, on n’en a que 10 ! Toutes des machines obsolètes ne permettant qu’une radiothérapie de niveau 1, au maximum niveau 2 dans certains cas (il existe 5 niveaux). Rien qu’au vu de ces chiffres, on comprend aisément que nos chiffres de mortalité sont des plus décevants dans le monde puisqu’une très grande partie des malades meurt sans même avoir eu accès à un centre disposant de radiothérapie et d’une vraie expertise en la matière.

Ce n’est pas en disposant de certaines molécules de chimiothérapie (smart ou non) et d’hormonothérapie qu’on pourra être sur un pied d’égalité avec les pays développés en matière de qualité de soins. Après une recherche sur internet, j’ai lu des déclarations bien plus réalistes, plus raisonnables, mieux pondérées. Le Pr Larbi Abid, chirurgien en oncologie à l’établissement hospitalier de Bologhine, a souligné que l’Algérie est l’un des rares pays africains disposant de registres des cancers (plus de 10), dont trois sont validés par l’Union internationale des registres de cancer. A ce propos, il a précisé que la plupart des malades sont pris en charge au niveau du CPMC, car les autres centres hospitaliers du pays ne disposent pas de chimiothérapie ni de radiothérapie. »

« Le taux de survie des cancéreux en Algérie reflète les différences dans l’accès au diagnostic et au traitement, ainsi que les investissements dans le domaine de la santé d’un pays à l’autre. Le malade algérien est souvent victime des ruptures de stocks de médicaments, et les 5 centres de radiothérapie du pays ne peuvent prendre en charge l’ensemble des malades nécessitant une radiothérapie », relève le Pr Abid. Avec un traitement incomplet et non réalisé à temps, on ne peut espérer avoir le taux de survie retrouvé dans les pays développés. On lisait dans le Quotidien d’Oran, il y a 2 semaines : L’Algérie et les pays occidentaux sont sur le même pied d’égalité dans le traitement de tous les cancers ???

Ceci est sûrement une boutade, qui va croire cela ?, comment va-t-on nous prendre au sérieux ? ! Comment peut-on être sur le même pied d’égalité, alors que nous ne dépensons pas le même pourcentage de PIB pour la santé que la France ou les Etats-Unis ? Comment peut-on être sur le même pied d’égalité, alors que nous ne possédons pas les mêmes moyens technologiques, le même niveau d’expertise, les mêmes structures, la même formation médicale et paramédical ? Comment pouvons-nous avoir le même traitement, alors même que nos hôpitaux manquent de tout et sont désertés par les professionnels de santé qui sont exceptionnellement au chevet de leurs malades ? Dire que les moyens de traitements sont les mêmes en citant, les méthodes thérapeutiques et sans donner de précisions et que l’on n’a rien à envier aux américains et français, c’est :

1. admettre que pour le côté chirurgical, on a le même niveau d’expertise, assez de chirurgiens compétents en oncologie, pour toutes les spécialités

2. admettre que pour la radiothérapie, on a assez de centres, assez de machines, assez de médecins qualifiés, techniciens, physiciens, d’ingénieurs, des protocoles en place, des techniques innovatrices, des traitements de précision comme IMRT, IGRT, SIB…Tomotherapy, Cyberknife, Gammaknife, radiothérapie Robotique…

3. admettre que pour la chimiothérapie, on a toutes les molécules, des protocoles en place, administration par toutes les voies ; veineuses, artérielles, intra-péritonéales, en chronothérapie, par chambre implantable, protocole complet à temps et à intervalle régulier. Qui parmi les professionnels de santé aujourd’hui va croire ce non-sens ? Qui va croire que nos taux de survie sont les mêmes que ceux des pays développés ? Si toutes les déclarations faites par les professionnels de la santé après la publication de l’article au Lancet Oncology ne sont que politiques distantes de la réalité quotidienne vécue par nos pauvres malades, la solution à leur problème ne va pas voir le jour dans l’immédiat.

Pour conclure, il y a un vrai problème dans la prise en charge du malade cancéreux en Algérie, trois parties se partagent les responsabilités :

1. Les autorités de tutelle qui tardent à mettre en route le plan cancer en Algérie doté de tous les moyens scientifiques, financiers, humains… proposé par la communauté médicale

2. Les autorités locales (wilayas, directeurs d’hôpitaux, chefs de département) qui ne font rien pour retenir le médecin au chevet de son malade et assurer une prise en charge à temps plein autour du malade depuis le diagnostic jusqu’à la guérison ou le décès dans la dignité.

3. Le personnel soignant, médical et paramédical : * qui doit acquérir l’expertise nécessaire, selon les standards internationaux chacun dans son domaine respectif par de vrais programmes de formation et de remise à niveau. * être plus humain et plus près du malade en renforçant cette fameuse relation médecin-malade basée sur le consentement éclairé, la confiance et le respect mutuel. Au passage, je salue le professeur Soltane Ameur, président de la Société algérienne de chirurgie thoracique qui répondait le 6 février 2006 à la question : Que peut-on attendre d’un plan national de lutte contre le cancer ?

« L’objectif essentiel d’un plan national de lutte contre le cancer est de réduire la mortalité et la morbidité cancéreuses, tout en améliorant la qualité de vie des populations visées par la mise en œuvre systématique et équitable de stratégies de prévention, de détection précoce, de diagnostic, de traitement et de soins palliatifs reposant sur des données concrètes en tirant le meilleur parti possible des ressources disponibles. Il est évident que ces structures en charge de la mise en application du plan cancer ne peuvent être des structures de soins, même si elles doivent être dirigées par des professionnels du domaine. Ces structures devront, entre autres, avoir pour missions :
- d’initier et de soutenir la politique nationale en cancérologie, en luttant contre l’émiettement de l’information et des responsabilités qui existent dans le domaine de l’oncologie ;
- de déterminer les bonnes pratiques professionnelles, en s’assurant que le patient sera pris en charge de façon pluridisciplinaire, en facilitant la coordination au plan local. Elles s’attacheront également à renforcer les équipes et à moderniser les équipements ;
- d’impulser et de coordonner la lutte contre le cancer : en orientant la politique de soins, en étant une tête de réseau pour la recherche ;
- de coordonner sur le terrain les différentes actions prévues par le plan de lutte contre le cancer et de mobiliser toutes les énergies humaines nécessaires à la concrétisation de ces actions ;
- d’évaluer l’ensemble de ces actions et leur imaginer des correctifs et travailler à trouver les ressources humaines et matérielles nécessaires à la réalisation des différents objectifs de ce plan ; Dans le domaine des soins, elles auront pour objectif principal :
- de mettre en œuvre les conditions au sein du système de santé d’un accès égal, pour tous les malades, à des soins de qualité conformes aux référentiels de pratiques cliniques existants et maximisant les chances de guérison ;
- de définir les référentiels de bonnes pratiques et de prise en charge en cancérologie et les critères d’agrément des établissements et des professionnels pratiquant la cancérologie ;
- de participer à la mise en place et à la validation d’actions de formation continue des médecins et des paramédicaux ;
- de développer la coopération internationale en relation avec les autres institutions concernées par ces problèmes ;
- de mettre en œuvre, de financer et de coordonner des actions de recherche, en liaison avec les organismes publics de recherche et les associations caritatives concernées.
- et, de faire mieux reconnaître la notion de consentement éclairée (les patients devant être entièrement informés des objectifs, des risques et des avantages de tout essai clinique), développer et suivre des actions publiques et privées dans les domaines de la prévention, de l’épidémiologie, du dépistage, de la recherche, de l’enseignement, des soins et de l’évaluation.

De telles réflexions peuvent paraître utopiques, pourtant si l’on veut être en mesure de diminuer la mortalité et les souffrances liées aux différents cancers dans les années à venir, il est nécessaire d’être audacieux et de se donner les moyens non seulement humains et matériels, mais aussi institutionnels. L’idéal serait que les structures en charge du plan de lutte contre le cancer soient assises sur un socle législatif solide pour leur permettre non seulement de travailler dans la sérénité, mais aussi d’avoir la visibilité nécessaire, car s’installer dans la durée est une nécessité si l’on veut que ce plan soit efficace.

Pour cela, il est absolument nécessaire d’engager une véritable réflexion si on veut enfanter d’un plan efficace et pérenne. » Pour finir, je dirais que l’on se doit, en tant que professionnel de la santé, d’être au service de nos malades, d’être à l’écoute de leurs souffrances et de ne servir que leurs intérêts, loin de toutes déclarations politiciennes. Il s’agit aussi de travailler en collaboration étroite avec les associations d’aide aux malades pour lutte et traiter cette terrible maladie.

L’auteur est Senior consultant Radiation oncologist Tawam hospital/Jhons Hopins, Alain, UEA


Par Dr Salim Chaïb Rassou

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