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 « Nous méconnaissons l'enjeu de la psyché des Algériens »

5/11/2008


Entretien : Le Dr Benounniche, psychiatre, ausculte la société


« Nous méconnaissons l'enjeu de la psyché des Algériens »

Le docteur Benounniche est un praticien qui, au-delà des consultations qu’il pratique à l’hôpital, a aussi une vision particulière des soubresauts qui secoue notre société. Une vision et une analyse forgées au contact d’une société au travers ce qu’elle a de plus indicible, la folie. Extraits d’une longue discussion autour des angoisses.

 Les Débats : On parle de plus en plus de toxicomanie, notamment des jeunes en Algérie mais uniquement sous l’angle de la prévention d’une forme de délinquance et de se répression. Est-ce la seule manière d’aborder le problème ?

Dr Benounniche : Le recours aux médicaments et aux toxiques, chira, alcool et autres va constituer pour le jeune adulte un moyen de colmater le trop-plein d’angoisses qui est là, qui le travaille de l’intérieur, qui le ronge. Pour gérer ses angoisses et ses peurs. C’est cette voie de décharge qui lui est offerte. Si cet ado avait trouvé un circuit de soins qui malheureusement n’existe pas (ne nous payons pas de mots, les circuits de soins n’existent pas ) c’est sûr qu’on aurait pu créer avec lui un contrat thérapeutique, un travail thérapeutique qui permettra à cette anxiété de pouvoir s’élaborer, de pouvoir se dire, de pouvoir se parler et de trouver dans la voie de décharge que constitue la parole, de trouver un aboutissement.

 La drogue devient donc un palliatif à la prise en charge psychologique.

Faute de moyens, c’est sûr que le jeune se retrouve face à un symptôme. La poussée anxieuse le lance dans le précipice. Pour ne pas aller dans le précipice,  il a besoin d’avaler des toxiques. Si cette séquence se répète en permanence, si on laisse cet ado dans l’automédication, il deviendra un toxicomane plus tard.
C’est dommage, parce que nous avons raté une occasion unique de pouvoir le renvoyer à la vérité de son symptôme. C’est-à-dire au fond cet ado qui prend des produits, qui ne supporte plus le trop-plein d’anxiété qui l’étreint, qui trouve dans le produit un ersatz à son angoisse, une pseudo-solution artificielle, à quoi échappe-t-il au fond ? Quel est le problème qui le ronge intérieurement à son insu et qui fait qu’il a recours à des expédients pour pouvoir être dans le leurre d’une bonne santé commune et qui n’existe pas de toute façon ?
Inutile de dire que lorsque les médecins entrent dans cette entreprise illusoire et qui vendent de l’illusion, ils deviennent des dealers.

 Freud disait que c’est la peur de sa propre disparition qui génère les angoisses chez l’individu.

Les humains ne peuvent pas faire autrement que de se donner des raisons de mourir. Pourquoi faut-il mourir ? Qu’est-ce que c’est que ce scandale de la mort ? L’humanité a été donc de donner du sens à la place du scandale du non-sens. Tous les grands récits transcendantaux permettent  à un être humain de s’élever au dessus des contingences inhérentes à sa misérable condition d’être  humain et donc de mortel.

Il n y a aucun de jugement de valeur dans ce que je dis. Je dirais même qu’heureusement que nous avons ces fictions. Parce que ce qui nous tient ce n’est pas la réalité, c’est la fiction que nous mettons sur la réalité parce que la réalité est terrible. Si on était de plain-pied dans la réalité, on passerait notre temps à nous entretuer.

 Effectivement nous l’avons fait, nous entretuer. Peut-on donner un sens à ce qui s’est passé ?

Exemple, cette décennie écoulée. Ces traumatismes massifs qui ont frappé les populations. Qu’est-ce qu’un trauma ? C’est une population qui vit un réel fait de massacres, de tueries, d’égorgements et que sais-je encore et sur lequel il est impossible de mettre du sens ; c’est-à-dire que l’humain est incapable de faire entrer ce réel dans le langage. Et là je renvoie au facteur politique qui lorsqu’il décide de frapper de silence les événements collectifs qui ont tétanisé un corps social, va empêcher ces événements d’accéder au langage et au sens. Et ces événements vont alors garder toute leur horreur, parce qu’elle n’a pas été dite. Et quand un événement ne trouve pas de voie de décharge dans le langage, il faut bien qu’il trouve une voie de décharge ailleurs.

 Et c’est.

Ce sont les troubles du comportement. On dit que les Algériens sont agités ou sont anxieux, mais d’où vient cette agitation ? Elle est le résultat de quel obstacle, de quelle non-parole, de quels silences imposés pour que l’anxiété ne puisse pas trouver la voie de décharge adéquate mais la trouve dans les troubles du comportement, dans l’agitation ?

 Peut-on expliquer aussi l’excès de religiosité dans la société, apparu récemment, par la conjuration de ces peurs ?

Les grands récits religieux que l’humanité s’est donné à travers les trois monothéismes sont la manière avec laquelle les hommes essayent constamment de faire en sorte que cet imaginaire puisse faire pièce au réel dont ils sont constamment les témoins, parfois les acteurs, souvent les victimes. Ce recours à l’imaginaire est  indépassable. Question : comment faire en sorte que cet imaginaire ne devienne pas à son tour mortifère ?

 En général, c’est le journaliste qui pose les questions, mais allez-y.

Parce que le destin des  imaginaires c’est de renvoyer les gens au semblable, au  même, à l’identique. Donc exit le différent, l’étranger qui devient étrange et donc lointain et donc absent et donc ennemi. Comment faire pour que  cet imaginaire dont les sociétés ont grandement besoin pour fonctionner ne devienne pas à sont tour porteur de tueries, de massacres, surtout quand on s’empare du nom pour se faire l’agent de, pour agir au nom de. Comment sortir de cette image du semblable dans lequel l’imaginaire à lui seul me conduit indubitablement ? De cette image du semblable qui va me barrer l’accès à l’autre, au différent, à l’étranger, qui  lui va me permettre de me redéployer à l’intérieur de moi  même en laissant la place à l’autre qui est en moi.

A mon avis, la seule manière de sortir de ce piège aliénant, qui risque de nous mener sur un registre imaginaire livré à lui-même, c’est que rapidement il faille articuler ce registre à un autre qui nous est indispensable, indispensable  dans son articulation avec cet imaginaire. Il s’agit du registre symbolique. C’est le registre de la nomination, du nom, du langage. C’est le registre qui me permet de sortir du miroir pour me tourner vers les autres et nommer les autres parce que les autres sont d’emblée là. Ils sont présents avec moi, que je le veuille ou pas. A travers ma société, mais aussi à travers les autres sociétés.

Ce registre symbolique doit rapidement être mis en place avec ce qu’il apporte comme matériaux extrêmement structurants pour le développement des individus. C’est par lui que la nomination se fait.

 Quand est-ce que ce que vous appelez la nomination se fait?

Le registre symbolique est en relation avec l’absence ; il faut que quelque chose meure pour que  l’on puisse la nommer, pour qu’elle puisse advenir. Si quelque chose ne meurt pas, elle va nous tyranniser, nous prendre sous son joug et faire de nous des esclaves armés à son service, armés mais esclaves dévolus uniquement à son service.

 Si tant est que le problème est général, doit-on parler de thérapie collective ?

Justement non, le pari que l’espèce humaine fait par rapport à ses angoisses et à son anxiété c’est que tous, un à un, tous dans notre singularité irréductible, nous serons amenés un jour, si les circonstances sont favorables, à pouvoir expérimenter ce qu’il y a au fond de nous, y compris ce  dont nous ne savons rien pour que nous puissions un jour faire le pari d’advenir à la condition de sujets. De sortir du «on» collectif vers le «je», mais cela ne peut avoir lieu que lorsque  des entreprises singulières, individuelles, pourront tracer des routes qui mèneront petit à petit les individus à sortir du collectif pour s’aventurer vers un «je» qui aujourd’hui leur paraît tellement dangereux, tellement  peu sûr, tellement anxiogène qu’ils préfèrent  se réfugier dans le «on» sécurisant. Et ça peut expliquer pourquoi les individus se retrouvent mieux dans l’anonymat de la foule.

Le groupe est certes sécurisant, mais à chaque fois que le groupe va apporter la sécurité, vous le payerez de quelque chose qui vous est propre. L’individu va abdiquer une part essentielle de lui-même. L’appartenance au groupe va se faire au prix de quelque chose sur lequel vous n’aurez plus prise.

A mon avis, c’est pour cela que les sociétés arabes rechignent à prendre ce pari. Chez nous, le groupe reste prégnant. Lorsque les individualités sortent du groupe, elles le font par échappée. Souvent une échappée concrète, harba, harraga…, elles le font par des fuites en avant, rarement à l’occasion d’un parti pris, d’une décision mûrement réfléchie parce que une décision mûrement réfléchie, pesée c’est déjà le sujet, il est là, il est en gésine, il advient, mais il est déjà quelque part dans cette décision.

 Nous sommes donc au milieu du gué. Qu’est-ce qui nous empêche d’aller sur l’autre rive ?

Dans notre société où le groupe reste une référence dans la vie de l’individu, dans la vie de la famille, dans la vie des petits groupes qui s’agrègent dans la collectivité au grand groupe, c’est vrai que cela apporte une sécurité extraordinaire. Mais la responsabilité du politique est là. Quelle conception de la société a le politique pour faire en sorte que la société dans laquelle on vit soit un agrégat, un collectif d’individus inexistants en dehors de leurs liens intrinsèques au groupe ? Quel projet propose-t-il pour que les individus qui se réunissent dans le groupe à travers le lien social, mais non pas à travers la fusion, puissent se retrouver isolément à l’écart du groupe dans un statut de sujets pleinement assumés ?

 C’est apparemment la première situation qui l’arrange.

Malheureusement, dans le monde musulman, on continue à être un peu dans des solutions en trompe-l’oeil, des solutions qui apportent certes des satisfactions immédiates, mais qui sur le long terme posent le problème du devenir de ces sociétés, rien de moins. Comment va-t-on exister à l’ère où le capitalisme mondialisé entre de plain-pied dans nos sociétés,  casse complètement nos repères symboliques ? Et nous, nous sommes là à nous accrocher au radeau de la méduse.  Quand est-ce que l’on va saisir les enjeux fondamentaux de cette mondialisation qui est chez nous, comment va-t-on faire ? Est-ce que nous allons rester dans le syndrome de l’arche de Noé en nous disant on y a échappé, victoire, sans se rendre compte que la seconde vague qui arrive est un tsunami qui va tout emporter sur son passage ? Ou alors est-ce qu’on va se poser sur cette horrible réalité en inventant les fictions qu’elle nous impose maintenant ?  Inventer un nouveau regard sur les fictions qui nous ont porté jusque-là et qui manifestement  n’arrivent plus à nous porter si ce n’est à coups de mesures politiques imposées, surimposées, mais qui manifestement n’arrivent pas à durer longtemps.

On le voit bien, le monde arabe est en train de s’essouffler ; il  n’en peut plus et il a besoin de  nouvelles solutions.

 
Mais est-ce que la sortie des modèles anciens, la consécration de l’individu ne sont pas des actes politiques qui ont besoin d’un mouvement pour émerger, mais aussi d’individualités fortes qui mènent ces mouvements, des leaders.

Le nouveau ne peut venir que de l’ancien. Il ne peut venir que des décombres ou du cadavre de l’ancien. Marx disait : «Le mort saisit le vif.»

Il y a un exemple frappant sous nos yeux : l’Irak. Comment la démocratie importée dans les avions américains a fichu la pagaille. Il est clair que chaque société va inventer sa modernité même si cette modernité, dans son fond, est une invention occidentale.

Maintenant que chaque société invente ses modalités pour ses propres sujets, certainement.

La grande question qui nous est posée dans le monde arabe, chez les psy en particulier, dont je vois le silence comme étant une véritable trahison des clercs sur cette question fondamentale, ces psy qui se commettent dans des activités  marchandes, commerciales et qui évitent de poser les véritables enjeux de la société, cela participe du silence complice que le pouvoir politique impose à ces sociétés.

 Quelles sont ces nouvelles fictions que l’on va pouvoir mettre en place ?

Je ne sais pas, mais elles se feront avec les anciennes, à partir des anciennes, enracinées dans les anciennes. Il ne s’agit pas de refaire les erreurs du passé en déclarant que l’ancien est définitivement mort. Rien n’est définitivement mort, mais que cela nous permette  d’avoir des capacités créatrices pour recréer du nouveau à partir de l’ancien. Quelles seront les formes de ces nouvelles fictions, on ne le sait pas, mais à mon avis ces nouvelles modalités d’être ensemble  ne pourront pas faire l’impasse sur la question du sujet, qui est fondamentale.

 Faut-il poser un diagnostic au sens médical sur la société pour l’aider à s’en sortir ?

Il y a quelque chose de terrible dans notre société, je parle de l’Algérie, ce pays dans lequel je vis et auquel je voue un amour (je ne sais pas ce qui se passe dans les autres pays arabes) c’est l’enjeu de la psyché dans notre société qui est tellement méconnu. Méconnu par les différents gouvernements qui se sont succédés, méconnu au moment de la colonisation et il y a cette continuité dans la volonté de méconnaître quelque chose qui pourtant explose au regard. Parce qu’on n’a pas voulu nommer les choses, parce qu’on n’a pas voulu faire accéder la chose à la dignité du langage, eh bien cette chose nous a explosé au nez. Si on continue dans cette même  volonté de la méconnaître, de ne pas la voir, de ne pas la prendre en compte, elle va continuer à nous exploser inexorablement à la gueule. Mais là le problème est politique, mais politique au sens police, au sens grec du terme.

Propos recueillis par : Amine Esseghir

source : http://www.lesdebats.com

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