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 La grippe porcine révèle les inégalités devant la maladie. Va-t-on laisser le H1N1 tuer les pauvres ?

16/8/2009

La grippe porcine révèle les inégalités devant la maladie

Va-t-on laisser le H1N1 tuer les pauvres ?

Un coup de gueule tout empreint de langage diplomatique mais tout à fait audible. Celui de la directrice de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Margaret Chan ce 14 juillet devant les participants à une conférence de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI): «En matière de santé, les politiques publiques resteront imparfaites tant que l’accès aux actions qui sauvent des vies sera biaisé en faveur des plus aisés».

En fait, Mme Chan déplorait une immense injustice devant la maladie. L’accès au vaccin contre la grippe A (grippe porcine)  qui ne sera disponible qu’à la fin de l’année sera d’abord réservé aux pays les plus riches au détriment des habitants des pays les plus pauvres.

Elle avait précisé préalablement que «les capacités de production de vaccin contre la grippe ne sont pas infinies, et malheureusement insuffisantes pour un monde de 6,8 milliards de personnes, dont près de la totalité sont susceptibles d’être contaminées par ce virus entièrement nouveau et hautement contagieux». Cette situation fait même craindre une baisse de production de vaccins anti-grippaux traditionnels, situation contre laquelle l’OMS a mis en garde les Etats.

Chan a tenu ces propos à Cancun, ville d’un pays qui a été le plus sévèrement touché par cette nouvelle grippe – le Mexique – et qui a vu se tenir en ses murs un âpre débat sur l’accès équitable aux progrès de la médecine dans le cadre d’un conférence de l’OMC en 2003 (lire encadré). 

Au moment même où la directrice de l’OMS tenait son discours, le monde comptabilisait  plus de 90 000 malades et près de 400 décès. Des chiffres que les experts estiment être en deçà de la réalité, car beaucoup de cas bénins ne sont pas enregistrés. Ces mêmes experts ont indiqué que les pays de l’hémisphère Sud sont actuellement les plus touchés, tout en considérant la possibilité d’un rebond de la pandémie dans les pays du Nord lors de l’hiver boréal, comme cela se passe pour toutes les grippes.

Pour l’OMS, le virus «se répand au niveau international à une vitesse sans précédent», et au bout de six semaines de la mise en place du niveau d’alerte 6,  «le virus A/H1N1 ne peut plus être arrêté», a indiqué  Gregory Hartl, porte-parole de l’OMS, si bien  que l’on a déjà arrêté de faire les comptes. Depuis le 6 juillet en fait, il n’y a plus de statistiques mises à jour.

«Tous les pays vont avoir besoin de vaccins» a ajouté Hartl, et donc l’urgence  est à la mobilisation sur les contaminations graves et à la vaccination dès que possible pour espérer réduire le risque d’infection. C’est à ce moment-là donc que la directrice de l’OMS constate que l’avantage va à la richesse et que «l’accès (aux médicaments) est refusé en raison de l’impossibilité de les payer».

Comment remédier ?

Quels palliatifs devant un tel désastre ? Mme Chan et le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, vont prendre leurs écuelles et demander l’aumône. Ils vont rencontrer les riches de la terre – le président de la Banque mondiale et d’autres bailleurs de fonds – pour plaider la cause des pauvres et trouver des financements pour l’achat de vaccins destinés aux pays les plus démunis. Et déjà Margaret Chan avait exhorté les pays riches à ne pas accaparer les vaccins lors d’une réunion à huis clos avec les ministres de la santé de pays comme les Etats-Unis ou le  Canada.

Un premier accord avait été trouvé avec deux groupes pharmaceutiques pour un don de 150 millions de doses aux pays en voie de développement, un nombre «à l’évidence insuffisant, a-t-on indiqué à l’OMS.

Le directeur général adjoint de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Keiji Fukuda a indiqué pour sa part que la fourniture de vaccins aux pays pauvres est «un problème critique qui nécessite une volonté politique».

Pour le docteur Walter Orenstein, de la Fondation Bill Gates «on estime que 96% des décès dus à une pandémie de grippe sévère se produiront dans les pays en voie de développement. Actuellement, 90% des vaccins dont la production est prévue ont été achetés par anticipation par les pays riches».

Cette situation rappelle à s’y méprendre celle qui a prévalu lorsqu’on a découvert il y a 15 ans la trithérapie.  Les africains subsahariens, les populations les plus touchées par l’épidémie de sida, ont été les derniers à profiter de ces évolutions scientifiques. Le sida, lui, ne cesse de croître en Afrique. Ses répercussions sur les économies de certains pays africains  sont désastreuses. L’impact sur l’agriculture est effarant. Les jeunes adultes touchés par cette maladie abandonnent le travail, puis meurent, abandonnant leurs enfants sans que personne ne puisse cultiver les terres. La maladie engendre carrément misère et famine. En fait, c’est près de 80% des 4 millions de personnes sous traitement dans le monde qui vivent en Afrique et  80% des médicaments distribués sur le continent sont importés. 

Les traitements du sida, devenu une maladie chronique en Europe, demeurent inaccessibles pour une frange importante des séropositifs africains à cause de leur prix. L’absence de contrôle  laisse aussi passer des contrefaçons de qualité moindre, et pire, lorsque les traitements sont disponibles, il s’agit souvent de médicaments délaissés par les patients du Nord à cause d’effets indésirables lourds, alors que dans le même temps, la palette de médicaments disponibles reste limitée.

Aujourd’hui, l’ONUSIDA, le programme commun des Nations unies sur le VIH/Sida,  rêve alors d’une agence pharmaceutique africaine unique, mise aux normes, qui puisse fournir des traitements de deuxième intention contre le sida dont manque cruellement la population. Alors qu’on en est aux balbutiements de la trithérapie en Afrique, moins de 4% des patients bénéficient d’un traitement de deuxième intention sur ce continent, alors que beaucoup de patients en ont besoin pour que le traitement soit efficace.

Sursauts de consciences ?

En 2001, à la Conférence ministérielle de l’OMC de Doha, la déclaration sur l’Accord ADPIC (Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce) avait été adoptée. Elle demandait de trouver une solution pour autoriser les pays sans industrie pharmaceutique à importer des génériques sous licence obligatoire depuis des pays tiers. Un compromis qui a perpétué l’inégalité entre les pays de l’OMC. Les pays en développement étant les moins pourvus en industrie pharmaceutique ne pourront donc utiliser les licences obligatoires pour importer des génériques que sous certaines conditions. On avait vu ainsi le Brésil menacer les laboratoires  d’accorder des licences obligatoires s’ils ne réduisaient pas les prix de leurs médicaments anti-sida. Des pays plus faibles comme le Guatemala, le Kenya ou les Philippines ne pouvaient le faire qu’avec l’aval de l’OMC parce sans capacités de production suffisantes. L’inégalité était entérinée dans les textes. En 2003, on s’interrogeait à Berne. Qui étaient les véritables bénéficiaires du compromis à l’OMC en matière d’accès aux médicaments ? On excluait les pays du Sud puisque dépourvus pour la plupart d’industrie pharmaceutique. Pour nombre d’observateurs,  les négociateurs des pays industrialisés (dont la Suisse) ont œuvré avec succès pour un compromis temporaire, compliqué et entouré de conditions lourdes tendant à une solution quasiment impraticable et d’aucune utilité pour les populations du Sud qui en auraient besoin. La réunion de Cancun en 2003 avait confirmé l’accord de Berne. Selon la doctrine du texte, les pays pauvres peuvent importer des médicaments génériques en cas d’urgence sanitaire. L’accord est inscrit définitivement dans l’Accord général sur la propriété intellectuelle adopté par l’OMC. Pour les ONG, il s’agit de faire durer le provisoire.

Les Etats africains ont déposé, en avril 2005, une demande de simplification de la procédure prévue dans ce texte destiné à permettre notamment aux pays dépourvus d’industrie pharmaceutique d’importer, grâce à des «licences obligatoires», des médicaments génériques d’Inde ou du Brésil pour faire face à une urgence sanitaire. Sur ce point, les urgences ne manquant  pas (sida, paludisme, etc.). L’UE a refusé la modification du système.

Le système consiste pour les pays demandeurs à changer les emballages des médicaments à chaque nouvelle commande. Ce qui nécessite une organisation et des moyens dont les pays concernés ne disposent pas. Preuve de l’inefficacité dudit système malgré la progression de l’épidémie de sida et le nombre croissant de malades, depuis 2003, aucun Etat n’a utilisé cette procédure pour s’approvisionner en médicaments. De toute évidence les conditions à remplir pour obtenir le droit d’importer des traitements à bas prix ont été définies en protégeant les intérêts des laboratoires. Ceux-ci font prévaloir le risque de voir les médicaments génériques envoyés dans les pays d’Afrique réexportés vers les marchés des pays industrialisés, là où les molécules sous brevet sont vendues au prix fort. Les firmes pharmaceutiques indiquent que ce sont les revenus des brevets qui leur permettent de dégager les bénéfices nécessaires pour financer les efforts de recherche et la mise au point de nouvelles molécules contre le sida ou d’autres maladies.

Qu’en sera-t-il lorsque l’épidémie de grippe A exterminera des populations entières en Afrique ?

Faudra-t-il en plus envoyer la troupe –  certes vaccinée – contre ces gens contaminés qui sont incapables de se soigner si jamais ils décidaient de voyager en masse vers l’Europe, comme ils le font aujourd’hui, fuyant les misères et les dictatures que l’on sait si bien soutenir en occident ?   

 

Par Amine Esseghir

 

Source : http://www.lesdebats.com

 

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